L’homme aux 100 poèmes

Portrait. Entretien de Ghaleb Bencheikh pour Réforme, 21 janvier 2019. Propos recueillis par Claire Bernole.

Érudit à la mise soignée, l’islamologue a été élu président de la Fondation de l’Islam de France.

Vous êtes chez vous, à la Fondation de l’Islam de France (FIF). Quand c’est son nouveau président, Ghaleb Bencheikh, qui vous le dit, vous le croyez tant sa poignée de main est chaleureuse, son regard souriant, sa délicatesse respectueuse. Le sexagénaire prend la suite de Jean-Pierre Chevènement, qui dirigeait l’organisme depuis sa création, à la suite des attentats de novembre 2015.

Les acquis de cette ère seront capitalisés : des allocations et bourses doctorales pour contribuer à rendre à l’islamologie ses lettres de noblesse ; une formation profane des ministres du culte, pour qu’ils s’approprient pleinement la culture française laïque ; un campus numérique, riche d’une centaine de vidéos ; enfin, une exposition d’envergure mondiale, promise pour 2021-2022 et intitulée « Europe, Islam, quinze siècles d’histoire ».

De nouveaux projets seront également développés, à commencer par la mise en place d’une université itinérante pour être au plus près du terrain. « Il faut que la parole circule sur le fait islamique, et non pas qu’il représente une problématique épineuse, imprégnée de peurs et de hantises », estime Ghaleb Bencheikh. Au-delà des appartenances confessionnelles et d’un vivre ensemble qu’on peine à définir, son souhait est « d’animer une mosaïque humaine ».

Concrètement la FIF prévoit de solliciter les municipalités pour bénéficier de leur logistique. « Nous voulons dire nos principes, qui se marient avec la République et les options métaphysiques des uns et des autres », explique l’homme.

Enfin, la Fondation annonce la création d’un prix annuel pour récompenser une œuvre artistique mettant en valeur la tradition islamique. L’idée est de faire découvrir la pluralité et la diversité du monde musulman, trop souvent perçu en France comme un monolithe au génotype maghrébin.

Sortir des clichés, guider les citoyens dans une aventure interculturelle et montrer ce que l’islam porte en lui de beauté, de sagesse, telle est l’ambition du programme déroulé. C’est aussi un travail de réconciliation. Car dans un va-et-vient salutaire, la FIF s’adresse autant aux néophytes extérieurs à la tradition islamique qu’aux musulmans eux-mêmes.

« Parmi ces derniers, certains peuvent avoir du mal à assumer leur foi. Nous voulons leur faire redécouvrir une fierté, une dignité, les réconcilier avec eux-mêmes et travailler sur les failles identitaires », confie Ghaleb Bencheikh. Ce n’est rien moins qu’« un enjeu de civilisation, une cause nationale ». L’auteur du Petit manuel pour un islam à la mesure des hommes le sait : « Le pays aura l’islam qu’il mérite. » « Nous donnons de notre temps, de notre énergie, de notre sommeil pour que ce soit un islam de beauté, non de terreur et de médiocrité », poursuit-il, impavide.

La stature du père

Sur la place des femmes dans l’islam, le théologien, d’origine algérienne, rappelle qu’au Danemark et au Pakistan, il y a déjà des femmes imams, et qu’une mosquée inclusive (où hommes et femmes prient dans le même espace) vient d’ouvrir à Paris ! « La FIF ne se préoccupe pas du cultuel, qui demeure la prérogative du Conseil français du culte musulman (CFCM), mais si une prédicatrice se tourne vers nous pour être aidée, nous la recevrons. Nous encourageons moralement ce type d’initiatives. Une société ne s’humanise que si elle se féminise, et pourquoi pas sur les questions de religion », ajoute Ghaleb Bencheikh.

Son parcours l’a vraisemblablement rendu curieux, ouvert – et on sent l’homme encore capable des émerveillements propres à l’enfance. Ses premières amours sont les sciences exactes, qui le fascinent dès sa jeunesse. Il a commencé par étudier la physique, jusqu’en thèse de doctorat. « Je vivais alors à la Grande Mosquée de Paris, sous la stature écrasante de mon père, qui en était le recteur », relate-t-il. Sa mère, fille d’un juge, a reçu une éducation stricte. Dévouée à sa famille, elle pousse ses enfants à  étudier. « L’acquisition de la connaissance était très importante pour elle », raconte Ghaleb Bencheikh.

Comme le jeune homme se rend vite compte qu’on ne décrypte pas le monde en résolvant des équations, il s’intéresse simultanément à la philosophie et à la métaphysique dans les sciences.

L’étudiant interroge bien de temps en temps son père, mais préfère éviter son droit de regard. « Dans nos débats, la confrontation était presque de maître à disciple. J’ai reçu des enseignements qu’on n’apprend pas à l’Université », perçoit aujourd’hui Ghaleb Bencheikh… Et de regretter de n’avoir pas davantage questionné cet homme au long savoir, à la fois si proche et si lointain. « J’ai été longtemps enseignant et j’ai toujours répété à mes étudiants d’investir ce temps de leur vie consacré à l’acquisition du savoir, d’en profiter, de poser des questions », insiste-t-il.

Savant, Ghaleb Bencheikh l’est assurément. Même s’il refuserait tout aussi assurément ce qualificatif. Il est du nombre de ceux qui en savent assez pour mesurer l’étendue de ce qu’ils ignorent encore.

Aimer Dieu, aimer l’homme

Son érudition n’est jamais vaine, encore moins vaniteuse. Ce qui ajoute au plaisir de la conversation. S’il récite un poème, et cela peut arriver plusieurs fois au cours d’un échange, c’est parce qu’il apporte une lumière précise, inédite sur un sujet. Aux côtés de la raison et de la foi, les arts permettent d’approcher les mystères de la vie. Chez lui, un véritable dialogue s’opère entre les trois. L’islamologue a d’ailleurs fait siennes les paroles de saint Anselme, pour qui la foi doit toujours être en quête d’intelligence. « Aimer Dieu doit se traduire dans des actes concrets. Si on n’aime pas l’homme, on n’aime pas Dieu et on ne Le sert pas », tient-il aussi à rappeler en parlant de son vécu de foi.

Son lien avec le protestantisme, Ghaleb Bencheikh le doit à Madeleine Barot, secrétaire générale de la Cimade de 1940 à 1947 : « J’allais chez elle. Mes avis semblaient lui importer. J’étais impressionné et flatté de voir que d’autres n’avaient pas ce lien privilégié. » Et d’égrener un chapelet inattendu de noms protestants.

Décidément, l’homme réserve bien des surprises !