« Le communautarisme sape l’islam en France »

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La rédaction de Réforme a réuni Ghaleb Bencheikh, président de la Fondation de l’Islam de France, et le pasteur Samuel Amédro pour débattre autour de la foi et de ses implications sociales et politiques.

Réforme, hebdomadaire protestant d’actualité, 30 janvier 2020.
Propos recueillis par Claire Bernole.

Emmanuel Macron a annoncé que des mesures seraient prises pour lutter contre le communautarisme avant les élections municipales. Que faut-il en attendre ?

Ghaleb Bencheikh : Il est nécessaire de rappeler que le fait religieux dans notre pays est devenu problématique, a fortiori le fait islamique. Si on entend par communautarisme des comportements inacceptables, des accoutrements improbables et des discours intolérables oui, cela existe dans des quartiers dits « difficiles », que certains qualifient de « perdus pour la République ». De ce point de vue, il faut que la République fasse preuve d’autorité. La force est à la loi, sinon ce sera la loi de la force, et nous n’en voulons pas.

Samuel Amedro : Je ne suis pas à l’aise avec le fait d’exiger des gens qu’ils se mettent en rupture avec leur communauté ou qu’ils la dénoncent. Il n’y a pas d’être humain hors sol, qui soit un pur esprit dans la mondialisation. Je ne crois pas non plus qu’il n’y ait qu’une communauté, la communauté nationale. Mon identité est construite de plusieurs communautés qui s’articulent entre elles.

Mais on peut interroger la pensée musulmane sur la Oumma : la communauté des croyants de par le monde supplante-t-elle toutes les autres ? La même question se pose pour toutes les religions ! Les protestants réformés de France ont aussi été considérés comme des ennemis de l’intérieur. Ils se sont coulés dans le moule des enfants sages de la République pour avoir droit de cité.

Notre communauté de foi devient-elle une identité meurtrière au sens où, comme le dit Amin Maalouf, elle exclut toutes les autres ? Ou acceptons-nous d’entrer dans un faisceau de récits s’articulant les uns avec les autres ? Je pose aussi la question à la communauté républicaine quand elle exigerait des musulmans de renier leur communauté au nom de la communauté nationale.

G. B. : Nous sommes, certes, au carrefour de plusieurs appartenances. L’identité est composite, voire sédimentée. Et il n’y a aucune raison que la suspicion soit jetée sur une composante de la nation que nous pourrions appeler communauté. On parle bien de communauté juive, et même de communauté LGBT ! En revanche, le communautarisme induit l’idée de crispation, de repli identitaire qui ne s’épuiserait que dans la donne religieuse. Il faudrait alors être vigilant, rien d’autre.

D’un point de vue étymologique, la Oumma est une matrie qui, contrairement à la patrie, transcende les clivages topographiques. Un Indonésien comme un Sénégalais peuvent s’y reconnaître. Historiquement, les Juifs ont fait partie de la Oumma.

Le concitoyen musulman a d’abord une allégeance sociale et politique à la Nation, dans le cadre républicain et sous la voûte commune de la laïcité, en même temps qu’il se sent aussi membre de cette matrie extrêmement diversifiée. Il n’y a aucune raison de donner à cette appartenance à la Oumma une valeur qui soit au-dessus de l’appartenance nationale.

Dans son ouvrage Les Territoires de l’islamisme, Bernard Rougier parle d’une extrême ritualisation collective comme du terreau de la radicalisation. Partagez-vous cette idée ?

G. B. : Assurément. Avec le respect absolu que j’ai pour la dignité humaine, dans certains cas, la motivation religieuse dévote, l’absence de formation, le manque d’éducation, les carences affectives et, si j’étais sévère, je dirais la crétinisation des esprits, font que l’on s’agrippe à un ritualisme desséchant. C’est le cas notamment d’une jeunesse culpabilisée et apeurée, qu’une ritualisation excessive rassérène. Elle lui donne une discipline, une régularité, des limites à une vie parfois débridée.

S. A. : Au fond, cette hyper-ritualisation n’est-elle pas un signe de sécularisation ? La foi est en train de se perdre, reste le geste… sans le contenu… 

G. B. : Vous avez raison. La société a toujours besoin de quelques repères au contenu fortement ritualisé. L’investiture du président de la République obéit à des rites, à un protocole. C’est ainsi que les groupes humains vivent. Mais cette ritualisation à outrance signifie qu’on a perdu, me semble-t-il, l’essence de la foi. Une foi apaisante, élévatrice, rayonnante, qui met en communion avec l’humain. Surtout si l’on s’estime réceptacle de l’effusion de bonté émanant de Dieu !

Cela doit se traduire par des actions concrètes au service de l’homme. Malheureusement, on observe un repli communautariste et identitaire avec une crispation. Soyons optimistes et considérons que cela sera passager.

Face au dogmatisme aujourd’hui dominant, faut-il donc rouvrir les portes de l’Ijtihâd, l’interprétation, selon la formule de Mohamed Charfi ?

G. B. : Mohamed Charfi questionne le scellement de la prophétie. Est-il fait de l’intérieur ou de l’extérieur ? Le débat est passionnant. Mais en ce qui concerne l’Ijtihâd, l’effort intellectuel d’interprétation, nous ne trouvons aucune autorité morale ou politique qui aurait proclamé la fermeture des portes. La décrépitude et l’abdication de la raison, la démission de l’esprit, ont eu lieu avec le temps. Jusqu’à ce que nous arrivions à une offensive du wahhabo-salafisme, les maux des Frères musulmans, la révolution de Khomeini et la conjonction des trois, qui nous ont mis dans la situation que nous connaissons aujourd’hui.

Dans certaines communes du nord de la France, le score de listes communautaires a été remarquable. L’interdiction de telles listes est-elle une solution ?

S. A. : Ce genre de proposition vise l’intention juste et se trompe de cible. Ceux qui veulent utiliser la République et la démocratie contre elles-mêmes, avec un projet politique mortifère, vont avancer masqués. On risque de pointer du doigt une communauté qui souhaite donner son apport à la communauté nationale au nom de ses convictions.

De même que les protestants ont participé à la rédaction de la loi sur la laïcité ou des lois scolaires de Jules Ferry, on pourrait imaginer que des démocrates musulmans veuillent participer à la construction sociale. Ce qui permettrait d’ailleurs de vivre la laïcité de façon élaborée, sans avoir besoin de se renier soi-même pour construire.

G. B. : Il n’y a aucune raison de jeter la suspicion sur les chrétiens démocrates, les Juifs démocrates, les musulmans démocrates ou les bouddhistes démocrates, si nous avions de tels partis. Le contexte dans lequel nous sommes justifie la question, mais il faut en finir avec l’inflation législative. D’autre part, tout dépend du programme de ces listes. S’il est antinomique avec le projet républicain, il tombera sous le coup de la loi.

À l’échelle nationale, la composante islamique est divisée tandis que localement, elle apparaît recroquevillée sur elle-même. C’est ce qui fait peur. Il faut exercer une vigilance extrême à l’égard des dérives contre l’esprit républicain, l’idéal démocratique, et aborder cette problématique avec détermination mais surtout froideur d’esprit.

Fondation de l'Islam de France

Reconnue d’utilité publique le 5 décembre 2016, la Fondation de l’Islam de France (FIF) a été créée à la suite des attentats de novembre 2015. Elle est née notamment de la volonté de contrecarrer, par la connaissance et la culture, l’idéologie salafiste, réductrice et manichéenne, qui nourrit le terrorisme djihadiste. La Fondation est laïque et œuvre dans les champs éducatif, culturel et social. Son objet n’est pas religieux mais profane ; elle n’est pas communautaire.

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