NOS VALEURS

Capture d’écran 2022-04-04 à 15.32.35

Il faut que la grandeur de la France se conjugue avec un islam de beauté, d’intelligence et d’humanisme

Par Ghaleb Bencheikh, Président de la Fondation de l'Islam de France.

L’épineuse question islamique n’a jamais été posée en France avec autant d’acuité que ces temps-ci. Cruciale, elle est au centre d’enjeux nationaux et internationaux. Aussi, l’aplanissement de toutes ses difficultés éprouvées et la sortie par le haut de cette crise relèvent-ils d’une nécessité impérieuse. Ce sont la vocation, l’ambition et la mission de notre Fondation. Sa raison d’être est le resserrement d’une alliance civique de concorde et d’amitié entre toutes les composantes de la nation sous la voûte commune de la laïcité.  

L’aggravation de cette situation tragique a été marquée par le terrorisme djihadiste sur le sol français. La dernière séquence de la violence aveugle qui s’est abattue en France a culminé lors de l’annus horribilis 2015. Les répliques qui s’ensuivirent et le dernier épisode automnal ont fini par consommer la rupture entre une bonne partie de la société française et « l’islam ». Cette rupture est aussi théorisée, assumée et relayée par de nombreux faiseurs d’opinion. Elle consacre un triomphe idéologique nationaliste exprimé par des mots débridés. Face à cet identitarisme populiste, une réelle crispation de la part d’autres citoyens s’est opérée sur la donne religieuse islamique. Nombreux sont les jeunes gens musulmans qui s’y réfugient avec une mentalité obsidionale. Certains y viennent en croyant passer de la délinquance à la militance ! d’autres sont en quête d’une identité supranationale et d’une citoyenneté « islamique ». 

L’action de la fondation est motivée par le choix délibéré de contrecarrer la facilité du repli et de la crispation, sachant que la focalisation, dans un effet de loupe, uniquement sur le vil, le pervers, le négatif et le maladif, ne laisse entrevoir aucune sortie de crise. Aussi ne voulons-nous pas abdiquer devant les impérities d’analyse ni nous accommoder des arguties débitées à l’appui d’interprétations oiseuses proférées par des experts autoproclamés en radicalisation express.  

La Nation est convalescente et résiliente, certes. Elle tient toujours. Raison de plus pour tout mettre en œuvre afin qu’elle ne soit pas fragmentée ni la République disloquée. 

La mission éducative de la fondation et la prise en charge sociale d’une jeunesse abandonnée comme une proie facile aux idéologues manipulateurs sont essentielles. Elles sont au cœur de nos actions.  Cela commence par la formation « profane » des cadres religieux musulmans que nous finançons à travers l’octroi de bourses afin de suivre un diplôme universitaire mettant en exergue le principe de laïcité. 

En outre, nous débattons dans le cadre de notre université populaire itinérante qui, au gré de ses différentes éditions, a su créer toute une dynamique d’échanges entre citoyens. La circulation de la parole a permis une catharsis ; une thérapie qui a réussi à apprivoiser les peurs, à exorciser les hantises et surtout à donner de l’espoir à toute une jeunesse laissée pour compte. Nous savons que les propos séducteurs et mobilisateurs font coïncider des trajectoires individuelles de vie marquées par la frustration avec des destins miroités dans des échappées au bout de l’inhumain dans une entreprise majeure de désintégration et d’annihilation. 

Ce sont l’éducation, l’instruction, l’acquisition du savoir, la science et la connaissance qui sont les maîtres-mots afin de libérer l’esprit de sa prison. Combinés à la culture et l’ouverture sur le monde avec l’amour du beau et l’inclination pour les valeurs esthétiques, ils permettent d’élever les âmes, de flatter les sens, de polir les cœurs et de les assainir de tous les germes du ressentiment et de la haine. Ils permettent à la jeunesse musulmane de s’accomplir et de vivre pleinement sa citoyenneté. 

Les réponses aux convulsions de l’islam au cœur du malaise français sont aussi d’ordre juridique. En l’espèce, il suffit d’appliquer la loi en vigueur ; l’appliquer dans toute sa rigueur. Le primat du droit positif sur tout autre législation d’inspiration religieuse doit être inculqué aux jeunes musulmans. Le respect scrupuleux de la loi fondamentale est une nécessité absolue. Personne ne peut se prévaloir de son système juridique ni arguer de sa vision du monde pour l’imposer à autrui ni l’exiger au sein de la République.  

L’extraction de l’ornière passe également, nous l’avons souligné, par les belles-lettres et les beaux-arts, par l’exaltation de la musique et de la poésie, par le raffinement et l’élégance. La sortie du bourbier ne peut se réaliser qu’avec l’audace intellectuelle et la fantaisie de la créativité, elle ne peut se faire qu’avec l’aplanissement des voies de la rêverie et du plaisir. Il est temps de se réapproprier l’idée du bonheur et de l’émerveillement. Ils ont réjoui et comblé des générations entières. Il faut savoir maintenant les conjuguer avec le patrimoine culturel français.  

Notre fierté est grande d’illustrer dans notre campus numérique Lumières d’Islam la dimension civilisationnelle et humaniste du fait islamique ; une dimension occultée, oblitérée et effacée des mémoires. La jeunesse musulmane finira par la recouvrer, se rouvrir à l’enseignement du libre arbitre et accueillir l’éducation éthique et esthétique requise pour son émancipation. Elle saura alors que la liberté de conscience est un impératif non négociable. Bien entendu, la question impérieuse de l’égalité foncière entre les hommes et les femmes dans les schèmes mentaux islamiques doit-être réglée une bonne fois pour toutes. Il faut finir à jamais avec la prétendue prééminence des premiers sur les secondes. La condition infrahumaine dans laquelle sont reléguées de nombreuses femmes musulmanes doit être dirimée par une compréhension progressiste et novatrice de la Révélation et de l’histoire du monde islamique. Elle doit promouvoir la dignité humaine dans sa composante féminine partout et tout le temps.    

Enfin, au sein de notre fondation et ailleurs, nous devons pourfendre toute notion d’une quelconque sanctification de la violence et nous insurger contre l’idéologie du combat sacré dans le sentier de Dieu. Continuer à croire qu’il y a une quelconque efficacité à la violence est en soi problématique. Mais soutenir qu’elle puisse être commanditée par la transcendance relève réellement d’un archaïsme de la pensée et dénote une véritable arriération. Alors, nous aurons rempli notre mission lorsque la jeunesse musulmane se sera appropriée les acquis de la modernité intellectuelle et politique comme une conquête de l’esprit humain, afin de vivre une citoyenneté heureuse et partagée.