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“La vigilance est de rigueur pour l’ensemble de la Nation, dont la composante islamique fait partie”

france info

Ghaleb Bencheikh était l’invité de l’Actualité du jour de France info consacrée à « la société de vigilance, l’inquiétude des musulmans de France ». Il répondait aux questions de Djamel Mazi, Lucie Chaumette et Adrien Rohard, le jeudi 10 octobre 2019.

Verbatim

Djamel Mazi : Avec cet appel à une « société de la vigilance » du Président Macron, n’y a-t-il pas un risque que la communauté nationale se fissure ?

Ghaleb Bencheikh : Pour l’instant, la digue n’a pas cédé. La cohésion nationale est un enjeu majeur et notre but. Qui dit « société de vigilance » ne dit pas nécessairement délation, défiance, manque de confiance. Il y a une réelle inquiétude. La décence nous recommande, en ces temps de deuil et d’attentats, de garder sang-froid et dignité.

Lucie Chaumette : Emmanuel Macron a-t-il bien fait d’appeler à une société de vigilance ? Est-ce nécessaire ?

Il a corsé son discours, et je comprends qu’il y a des sujets qu’on ne peut pas laisser à l’extrême-droite ; il faut également que le discours soit suivi d’effets. La vigilance est de rigueur pour l’ensemble de la Nation, dont la composante islamique fait partie.

Adrien Rohard : Vigilance n’est pas délation, dites-vous. Est-ce stigmatisation ?

Je n’aime pas le terme de « stigmatisation », car lorsque des êtres sont atteints dans leur chair ou perdent des êtres chers, l’épreuve est pour tout le monde. Quand des fous furieux, des criminels, des islamistes aux idéologies mortifères agissent d’une manière qui pervertit la tradition religieuse islamique, tout le monde en subit les effets y compris la composante islamique de notre pays. Cela pourrait être « stigmatisant », mais il faut rester calme, vigilant, et ne pas tomber dans une forme de paranoïa.

Djamel Mazi : Rachid Benzine redoute que la France ne courre « un danger de maccarthysme musulmanophobe », une chasse aux sorcières.

Je serais plus nuancé, je ne suis pas sûr qu’il faille parler de Maccarthysme.  Dans les années 1950, c’étaient les communistes qui étaient visés par cette chasse aux sorcières, et que je sache à l’époque les communistes ne commettaient pas d’attentats. La comparaison ne me semble donc pas appropriée. C’est à l’ensemble des citoyens d’agir contre ces dérives, quelles qu’elles soient, sans céder à la panique. Bien entendu, il ne faut pas que les citoyens musulmans soient la cible de comportements ou de propos haineux, comme nous l’avons vu récemment lors d’une certaine convention inacceptable, diffusée en direct… Cette convention est infiniment préoccupante.

Lucie Chaumette : La communauté musulmane éprouve-t-elle le besoin de mettre des mesures en place contre le radicalisme ?

Je ne reconnais qu’une seule communauté nationale de destin commun au sein de laquelle il y a des composantes. La Nation française est traumatisée, convalescente mais résiliente. Pour l’instant elle tient. Quant aux citoyens musulmans, à eux d’être d’une extraordinaire vigilance pour que leur propre tradition ne soit pas pervertie pour deux raisons : il ne suffit pas de dire « halte à l’amalgame, l’islam est une religion de paix ». Il y a lieu d’œuvrer sur les fondements théologiques qui permettent la collusion de la violence et du sacré, sur la psyché de cette jeunesse qui est devenue la proie facile de doctrinaires et sermonnaires. Il y a un travail à mener en deux temps : celui de la sécurité, et celui de l’éducation, de l’instruction. Il faut expurger des esprits les idéologies mortifères.

Lucie Chaumette : Quel rôle jouent les imams dans ces processus de radicalisation ? Que dire de l’imam de Gonesse ?

Nous avons besoin d’avoir des imams formés, compétents, sérieux. Ces thérapeutes de l’âme doivent avoir une double formation : profane d’une part, connaissant la culture, les institutions et la laïcité ; cultuelle et théologique d’autre part. Sur ce second point, qui n’est pas dans le périmètre de la Fondation de l’Islam de France, la carence est préjudiciable. Il faut pallier tous ces manquements.

Adrien Rohard : Nous recevons à l’instant un tweet de Fatima qui nous dit que la société de la vigilance est une société fasciste.

Il ne faut pas laisser place à l’affect. Nous ne sommes pas dans une société fasciste. En revanche, la diffusion intégrale sur une chaîne d’information continue de la convention de la droite pourrait entraîner des glissements. Les relayeurs d’opinion portent une responsabilité. Nous pâtissons tous de ces attentats récurrents, nous ne sommes pas à l’abri d’en avoir d’autres. L’homme est le fils de l’adversité, nous nous battons moralement et intellectuellement. Tout le monde doit être vigilant, cela concerne toute la Nation. Dans une situation de deuil, de drame, n’ajoutons pas de polémique à la polémique. Ce n’est pas responsable.

Lucie Chaumette : Faut-il traduire cette « société de vigilance » dans la loi ? Comment comprenez-vous ce terme ?

Il y a deux choses. Je suis un républicain, je crois à la République, aux lois républicaines. Lorsque je vois un sac abandonné dans un train, je suis vigilant et je le fais savoir. Il en est de même lorsque je vois des manquements à la loi mais aussi aux règles de bienséance. Je ne comprends pas pourquoi un homme ne devrait pas serrer la main d’une femme ou l’embrasser pour lui dire bonjour…

Faut-il être vigilant lorsque l’on voit un homme barbu, comme l’a dit Christophe Castaner ?

Christophe Castaner lui-même est barbu, le Premier ministre aussi, et on peut évoquer les hipsters ou beaucoup de sportifs. Nous n’allons pas aller de démission en abdication de l’esprit jusqu’au ridicule.

Lucie Chaumette : Mais quels sont alors ces signes, dont on nous parle ? Ils ne sont pas définis.

Il y a deux aspects. D’abord des indicateurs d’une certaine maladie, et il faut diagnostiquer le mal afin de lui trouver la médication appropriée. Second aspect : lorsqu’on est déterminé à commettre un attentat, on peut très bien aller en boîte de nuit la veille et se « dévergonder comme un mécréant ». Une idéologie mortifère n’est pas qu’une affaire de signes. On peut les contourner et commettre l’irréparable.

Il y a donc des compréhensions rétrogrades de l’islam, crétines, une religiosité aliénante, une obsession de la norme, et c’est la raison pour laquelle j’en appelle à un travail titanesque de refondation de la pensée théologique. Nous sommes demandeurs de lieux d’éducation et de formation.

Lucie Chaumette : Jean-Michel Blanquer a donné ce matin un chiffre intéressant : 900 élèves par trimestre auraient un problème avec la laïcité.

Oui, c’est inquiétant, mais il faut savoir relativiser les choses. Un millier de cas, c’est déjà beaucoup trop, et un seul cas suffirait à nous interpeller, mais cela reste modeste sur la totalité des élèves de France. La République ne doit pas faillir et l’autorité lui revient : si des jeunes gens ne veulent pas s’asseoir à côté de jeunes filles à l’école, on ne doit pas céder et ils doivent s’y asseoir.

Est-ce aux professeurs ou aux parents d’enseigner cela ?

Aux deux, mais surtout aux parents, qui ont en charge l’éducation de leurs enfants. Certains élèves, et c’est ahurissant, se bouchent les oreilles pour ne pas entendre de musique à l’école car tel imam aurait dit qu’on est maudit si on écoute de la musique. Lorsqu’on apprendra que le premier musico-thérapeute était Al Farabi ou que Ziryab a instauré le tout premier conservatoire de musique ainsi qu’un orchestre avec ses enfants, on se rendra compte des idioties qui sont débitées par des imams ignares. Tout revient à une affaire d’éducation et de formation. J’ai cru comprendre également que certains n’aimaient pas la couleur rouge qui serait celle du Diable : tout cela relève de la fragilisation des esprits de nos jeunes écoliers. La réponse est d’aiguiser leur entendement, de faire en sorte que leur esprit puisse tamiser par le filtre la raison les inepties des imams ignares.

Djamel Mazi : Quel bilan tirer du site stop-djihadisme.com ? L’ennemi a-t-il toujours un temps d’avance malgré les efforts du gouvernement ? Comment fait-on pour lutter efficacement contre ces processus de radicalisation ?

Si j’avais la réponse, je ne serais pas uniquement Président de la Fondation de l’Islam de France, il faut donc rester modeste à cet égard. A mon avis, nous nous intéressons aux effets et très peu aux causes. Cela nécessite, il faut le dire, du travail, de la réflexion. Les causes sont intrinsèques à la religion islamique, mais il y a aussi des causes extrinsèques. Une fois qu’on aura réglé le travail de l’éducation et celui de refondation de la pensée théologique – qu’il y a lieu de mener dans notre pays car le ciel y est beaucoup plus clément qu’ailleurs – on aura réglé une grande partie du problème. Il faut garder son calme et rester loin du tumulte et de l’agitation. Quand je vois le tweet d’une députée écervelée qui explique que l’islam est « une religion importée dont la pratique radicalisée tue », il faudrait lui expliquer que la France fut une puissance musulmane du point de vue démographique, et ceux qui sont morts à Verdun ont sauvé l’honneur de la France et l’ont libérée. Il faut aussi qu’elle le sache. Je ne veux pas verser dans la polémique, mais je donne un exemple de ce qu’il ne faut surtout pas faire.

Revoir l’émission sur le site de France info (à partir de 5 min 30)

Fondation de l'Islam de France

Reconnue d’utilité publique le 5 décembre 2016, la Fondation de l’Islam de France (FIF) a été créée à la suite des attentats de novembre 2015. Elle est née notamment de la volonté de contrecarrer, par la connaissance et la culture, l’idéologie salafiste, réductrice et manichéenne, qui nourrit le terrorisme djihadiste. La Fondation est laïque et œuvre dans les champs éducatif, culturel et social. Son objet n’est pas religieux mais profane ; elle n’est pas communautaire.

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