« Il faut extirper la jeunesse des griffes des manipulateurs et des fondamentalistes »

RTBF

Ghaleb Bencheikh était l’invité d’Eddy Caekelberghs pour l’émission Au bout du jour sur RTBF, mardi 26 mars 2019.

Eddy Caekelberghs : Comment s’attaquer au radicalisme islamiste ?

Ghaleb Bencheikh : Les meilleurs antidotes à l’extrémisme, au salafisme, au djihadisme, à tous ces « ismes » qui nous étouffent et qui nous tuent, demeurent l’éducation, l’instruction, le savoir et la connaissance, ainsi qu’une inclination pour les valeurs esthétiques, les belles lettres, les beaux-arts, la musique et la poésie.

Il y a une exaspération forte, qui explique pour partie la montée des populismes. Le temps semble long à certains…

Quand on commence à tuer des êtres innocents au nom d’une idée qu’on se fait de la tradition religieuse islamique, je comprends tout à fait que nos compatriotes, musulmans ou non, soient désespérés. Je demeure néanmoins convaincu que l’éducation est une condition non suffisante mais nécessaire. C’est une œuvre commune pour les musulmans et les non musulmans, un enjeu de civilisation et une cause nationale.

Qui faudra-t-il le plus « inculturer » ? Les non-musulmans qui ne connaissent à peu près rien à l’islam si ce n’est un certain nombre de traces visibles quelques fois par an ? Ou les musulmans qui se sont égarés dans l’interprétation de leur religion ?

Les deux. Les non-musulmans doivent s’ouvrir à la civilisation islamique, à sa forte prégnance en Europe à travers les siècles, pour ne pas être dans une vision mutilée et mutilante de l’histoire. De l’autre côté, c’est aux musulmans, notamment européens, de vivre harmonieusement, comme citoyens. Ma priorité va cependant aux musulmans : ils ne doivent pas se perdre dans les méandres des interprétations erronées.

Vous parlez de « citoyens musulmans et non musulmans ». La citoyenneté n’est-elle pas ce qui transcende ces appartenances culturelles ou cultuelles ? La société ne doit-elle pas se « décultualiser » ?

Bien entendu. Je parle de « citoyens musulmans et non musulmans » par abus de langage. Dans une société contemporaine, sécularisée, démocratique et ouverte, ce sont d’abord des citoyens de la Nation.

Pour certains, la charia doit être supérieure aux lois, aux droits et aux devoirs du citoyen dans un Etat.

La charia n’est revenue en force dans l’histoire et de la manière la plus drastique qu’à la fin du 19è siècle et au long du 20è, notamment avec les fadaises et les billevesées des Frères musulmans. Lorsque l’on vit comme citoyen, la loi commune et le droit positif priment : on ne doit pas se prévaloir de toute autre référence religieuse, et a fortiori prétendre qu’on a pénétré le désir politique de Dieu, qu’on va appliquer sa Loi et l’imposer à ses concitoyens. Il faut extirper la jeunesse des griffes des manipulateurs et des fondamentalistes. L’enjeu est considérable, la tâche titanesque mais nous l’accomplirons ensemble, hommes et femmes de bonne volonté.

L’enjeu est titanesque en effet : il faudrait pouvoir contrôler chaque prédicateur, vérifier chaque site web de prédication. C’est pratiquement impossible.

Vous avez raison, le Cheikh Google fait davantage de dégâts que certaines mosquées. La réponse doit être celle de la justice, et je suis pour une action forte de la police des cultes dans les mosquées qui peuvent poser problème. Mais il faut aussi éveiller les consciences. Ce qui a pu sous-tendre la civilisation islamique, sa grandeur, son architecture, son patrimoine culturel et son humanisme, peut revenir. J’ai en tout cas la faiblesse de le croire.

Peut-on conjuguer cette nostalgie d’un passé fastueux, d’un grand Empire, avec la modernité ? Y a-t-il un sentiment de « déclassement » ?

Ce qui prime est le temps présent. La séquence « moment Descartes, moment Freud » étant totalement ratée en contexte islamique, il faut la rattraper, la critiquer et la dépasser pour produire autre chose. Les Européens musulmans ne peuvent pas en rester à se pâmer devant l’œuvre des Anciens, se contenter de caresser ce passé mythique et révolu : il faut construire autre chose ensemble aujourd’hui. Mais il faut aussi dire que ce qui a été possible à un moment de l’histoire peut et doit l’être aujourd’hui. Il n’est pas inhérent à la civilisation islamique d’être dans la déliquescence et la décrépitude ! ».

Vous faites appel à Descartes et à Freud : il faut donc que la part de rationalité, de raison triomphante, reprenne le dessus, et il faut également que l’examen freudien nous amène collectivement, et amène les musulmans, à inventer un nouveau surmoi ?

Oui, toute cette séquence doit être non seulement étudiée mais critiquée et dépassée. Il faut d’abord avoir ce socle pour produire autre chose avec des apports d’autres philosophies. La question de la raison n’est pas nouvelle : la séquence des Mutazilites, les premiers rationalistes musulmans, dont Averroès par exemple, montre que cela a été possible. Donc ce sera possible.

Les séquences de décodage et d’ouverture telles que vous avez pu les pratiquer dans l’émission Islam sur France 2 n’ont-elles pas suffi ?

Hélas non. Je ne suis pas sûr que cela puisse suffire. Il y a lieu de tenir un discours intelligent et rationnel sur le fait islamique et de descendre par cascade pour qu’il puisse toucher aussi une jeunesse qui n’est pas toujours capable d’entendre toutes les subtilités des idées.

On a traité certains acteurs des institutions de l’Islam de France de « bouffons » au service des nantis, de « eux » qui ne concernent pas les « nous ». C’est le discours des Frères musulmans. Vous ne craignez pas d’être perçu comme tel ?

J’ai déjà eu droit à différents sobriquets. Je ne veux plus jamais que dans mon pays il y ait des « eux » et des « nous » ni que les « eux » ne soient pas chez eux chez « nous ».  D’un autre côté, au risque de m’attirer des inimitiés, certains des hiérarques musulmans en France et en Europe n’ont pas été à la hauteur des défis : il y a une véritable incurie organique. Travaillons en conscience, ouvrons des espaces de débat et de lucidité pour sortir par le haut de cette problématique épineuse.

La France comme la Belgique et bien d’autres pays connaissent une poussée d’antisémitisme. Qu’en dire ?

Je renvoie aux grands travaux de l’islamologue israélien Meir Bar Asher qui étudie le Coran. Contrairement à Eric Zemmour, qui dit que le Coran appelle expressément à tuer les juifs, ce qui est un mensonge éhonté – sans pour autant exonérer les passages belligènes, de facture martiale et violente –, Meir Bar Asher dit que dans le vocabulaire du Coran, il y a les « Fils d’Israël », très élogieux, ceux qui se sont « judaïsés », c’est contrasté, et il y a « les juifs », terme plus polémique. Je renvoie tout le monde à l’histoire : sur le temps long, les juifs ont été heureux en contexte islamique sauf exception, et malheureux en contexte chrétien sauf exception. J’ajoute qu’il est inacceptable qu’un être soit atteint dans son intégrité physique et morale pour ce qu’il est, quelle que soit sa religion notamment.

Faudra-t-il attendre que toutes les affaires judiciaires en cours – tel le procès des assassins du musée juif de Belgique, ou ceux des affaires sanglantes qui ont frappé la France – soient terminées pour que l’on puisse entendre votre discours pacificateur ?

Cela n’empêche pas qu’il faille y aller dès maintenant ! Les crimes odieux doivent être punis, la justice rendue avec célérité et sévérité. Mais ne restons pas tétanisés à attendre une quelconque récidive.

Aurez-vous les moyens de vos ambitions, financièrement ?

Non, pas pour l’instant, soyons clairs. Et nous n’aurons que l’islam que nous méritons : soit un islam de beauté, d’intelligence, d’humanisme, de spiritualité et des Lumières, et dans ce cas il faut que nous nous en donnions les moyens. Soit un islam d’épouvante, de la barbarie et de la médiocrité si on laisse les choses en l’état… Les moyens de la Fondation de l’Islam de France ne sont pas suffisants devant cette tâche immense. Toute aide est la bienvenue. La prise en charge éducative, sociale et culturelle de la jeunesse demande des moyens énormes.

Fondation de l'Islam de France

Reconnue d’utilité publique le 5 décembre 2016, la Fondation de l’Islam de France (FIF) a été créée à la suite des attentats de novembre 2015. Elle est née notamment de la volonté de contrecarrer, par la connaissance et la culture, l’idéologie salafiste, réductrice et manichéenne, qui nourrit le terrorisme djihadiste. La Fondation est laïque et œuvre dans les champs éducatif, culturel et social. Son objet n’est pas religieux mais profane ; elle n’est pas communautaire.

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